SA’AT – Catalogue

 

 

Quand on parle ordinairement des peintres de la lumière on entend, par exemple chez Matisse ou Bonnard, la peinture de plein jour, de plein soleil. L’éblouissement. La saturation. Cette perte d’ombre qui se signale par un miroitement, un flottement quand le contour est perdu et que le regard tente en clignant des yeux de fixer le sujet qui essaie de se maintenir sur un fond deve­nu liquide.

Chez le photographe on entend saturation, surexposition, insolation. Voire nuit intense.

À la lumière, Alaleh Alamir tend des pièges.

Elle tend autant de pièges que de nuits et de jours.

Elle peint sous son emprise. Puis elle l’emprisonne, elle la capture entre des glacis superposés. Chaque fois, un peu de lumière est saisi. Cela dure longtemps.

Des leçons de peintures, celles de l’Extrême-Orient et celle des Flandres, elle a choisi la technique de la laque transparente mille fois repassée.

C’est une leçon d’optique. Autant de cristallins superposés ne forment-ils pas un prisme?

Et le prisme n’est-il pas l’interlocuteur privilégié de la lumière, son révélateur, celui qui l’inter­roge à la façon de Socrate? Qui lui fait dire qui elle est en interceptant son rayonnement d’une suite ininterrompue de propositions.

Qui est-tu dans l’ombre verte de l’étang, partageant avec l’eau les pigments entre les vitres de l’aquarium, captée par la source de mon regard, et si je te dis jaune, et rouge, et bleu, et vert, et toutes les nuances, et selon les saisons, qui seras-tu?

Le peintre regarde fasciné l’expérience du prisme montée par Goethe. Elle regarde comment le savant propose à la lumière un jeu illimité. Comment l’enfant, qui ne connaît pas le poète, tend ses mains à la lumière: les mains transparentes de l’enfant à la naissance attrapent la lumiè­re tendue en rayons, ceux qui se penchent vers lui en oblitérant la lumière semblent la dévorer, semblent le dévorer. Les expériences sur la lumière sont toujours naïves, toujours éloquentes, ce sont des pièges pour l’entendement.

À la différence des pièges que nous oppose la perspective, ceux de la lumière ne se fondent pas sur la logique. Pas de ligne à tirer. La lumière est fluide mais ne s’écoule nulle part.

Alaleh Alamir tend ses mains, la lumière fuse. Creuset pour que la lumière se déverse sur la toile où le pigment l’attend.

L’œuvre est un puits, au fond duquel résonne le désir du peintre.

On plonge dans ces toiles comme dans le regard d’un aveugle: pour y voir clair.

 

 

Katy Rémy, 1999

Introduction au catalogue « SA’AT : Les Heures »

 

Katy Remy (1945) documentaliste CNRS et écrivain à Nice. Convoitises (Flammarion), Les récits de la Grande Peste (Tipaza). La Femme des petites provinces (Contre-pied).

 

 

 

 

Typically, when speaking of painters of light, one understands-for example with respect to Matisse, or Bonnard-the painters of plain day, bright sunlight. The brilliance. The saturation. The loss of shadow that shows itself by a reflection, an undulation, when the contour is lost and, eyes clenched, the gaze attempts to fix the subject trying to maintain itself against a deliquesced ground.

With respect to a photograph, one understands saturation, exposure, over exposure; not to mention intense night.
Alaleh Alamir sets traps of her own for light.
She sets as many traps for it as there are nights and days.
She paints under its influence. Then she imprisons it, she captures it between superimposed glazes.
Each time, a little light is seized. This takes a long time.
Of the lessons of painting, those of the Far East and those of the Netherlands, she has chosen the technique of transparent glazes, a thousand times repeated.
It is a lesson in optics. Do not a sufficient number of superimposed crystals form a prism?

And the prism, is it not the privileged interlocutor of light, its revelator, that which engages it in a Socratic dialogue, who makes light say who it is, by intercepting its radiance in an uninterrupted series of propositions?
Who are you in the green shadow of the pond, sharing with the water the pigments between the glass panes of the aquarium, captured by my gaze, and if I say yellow, and red, and blue, and green, and all of the nuances, and according to the seasons, who will you be?

With fascination, the artist considers the experience of the prism held up by Goethe. She considers how the sage proposed for light an unlimited play. As the infant, who knows not the poet, holds out his hands to light: the transparent hands of the infant at birth catch the light stretched in rays; those which bend towards him obliterating the light seem to devour it, seem to devour him. The experiences of light are always naïve, always eloquent; they are traps for understanding.

Different from the traps that confront us with perspective, those of light are not based in logic; no line to follow. Light is fluid, but it will not run just anywhere. Alaleh Alamir holds out her hands-hollowed so that light disperses on the canvas where the pigment awaits-the light flows.”
The work is a well in the depths of which resounds the painter’s desire.
One plunges into these canvases as if into the gaze of a blindman: so as to see clearly.

Katy Rémy, 1999
Introduction to the catalogue, “SA’AT: Les Heures”